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AVEC -Association Valorisant l'Expression Créative- Apprivoiser sa créativité

De l'attachement aux choses, par Philippe Maurel

, 19:16pm

Publié par Béatrice Constantin-Mora

De l’attachement aux choses

De l’attachement aux objets. Pas aux objets de consommation. Pas du désir de posséder des objets.

De l’attachement aux objets, me demande-t-on. Comme il est d’usage qu’on le demande. On dira qu’on le demande. A moi aussi.

Parle-moi de l’objet auquel tu tiens le plus. On suppose qu’il y en a plusieurs. Choisis en un en particulier.

Ici, il y a bien quelques objets. Pas nombreux à vrai dire. D’attachement à aucun, je crois.

En raison de la séparation de mes parents. Pas seulement au sens juridique. En veillant à mettre suffisamment de distance entre les uns et les autres. Partir le plus loin possible. Pour ne plus se croiser.

Surtout ne plus en parler. On ne me demande pas de ne plus en parler. On m’en charge. Pesant chargement. Difficile à avaler. Même en s’y prenant lentement. Avec application, couper ce qui dérange en petits morceaux. Les mâcher lentement jusqu’à en faire une boulette. Pleine de salive. Plusieurs boulettes. Qu’il faut avaler une par une. En silence. Sans s’étouffer.

Effacer les souvenirs.

Cacher les photographies.

Bruler les lettres.

Recouvrir les rêves.

Il ne me reste ni vaisselle, ni armoire normande, ni manteau usagé…

Ici, il y a bien des objets qui se trouvaient déjà ailleurs. Qu’on trouve partout ailleurs. Prenez une ventouse. Partout où l’on se trouve, il y a une ventouse. On ne s’en souvient que lorsqu’on en a besoin.

L’autre nuit, je ne parvenais pas à m’endormir. Difficile de savoir combien de temps cela a duré. Souvent, plutôt que de solutionner rapidement un problème, on attend qu’il se règle de lui-même. Ensuite on ne sait plus très bien si la nuit entière s’est écoulée sans qu’on trouve le sommeil ou si on n’a pas fini par dormir un peu.

L’autre nuit, je me décide à employer la ventouse. Le temps de la retrouver sous mon bureau. J’ai oublié les raisons pour lesquelles elle se trouve à cet endroit, mais il semble que je fus le dernier à m’en servir.

L’objet est ancien (Je crois me souvenir que, dans ses essais, Montaigne en relate l’usage chez uns des nombreux peuples qu’il visite), mais il ne s’est jamais démodé. La bien positionner est capital. Pour ma part, je la glisse sous le lit. De façon qu’elle tienne entre le sommier et le sol. Au centre du lit, mais surtout pas sous mon corps.

En quelques minutes, elle s’agrippe jusqu’à saisir le matelas, qu’elle tire vers elle tout entier, les draps, les oreillers, l’air que j’expire, des mots coincés là depuis peu, enroulés autour d’autres oubliés depuis longtemps, un baiser de ma mère sur la bouche, la voix de mon père, l’auto de mon grand-père, le long de la Marne, tout un amas humide et gluant qui finit par s’évacuer.