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-Ateliers d'Expression Créative- Dordogne

HISTORIQUE ET ÉVOLUTION DE LA NOTION D’INADAPTATION SCOLAIRE ET SOCIALE Béatrice Constantin-Mora

3 Février 2017, 09:45am

Publié par Béatrice Constantin-Mora

Serre

Serre

Cette notion est récente au regard de l’école. Au XIXe siècle, les institutions pour l’enfance et l’adolescence se multiplient et c’est à la fin de ce siècle, lorsqu’en 1882 l’école devient obligatoire pour tous les enfants vivants en France que sont décrites les premières figures d’écoliers « anormaux », dénommés « instables », « arriérés » ou « débiles ».

Elle apparaît avec l’extension de la société industrielle et capitaliste, porteuse d’une idéologie qui tend à mesurer la valeur des personnes à leur contribution au monde du travail.

LES SALLES D’ASILES : prototypes de l’école actuelle

Les parents travaillant en ateliers laissaient leurs enfants seuls, livrés à eux-mêmes dans les chambres ou dans la rue. Dans l’idée de protéger et d’enlever les enfants du peuple au désordre de la rue, considéré comme un lieu de dégénérescence et d’immoralité, les classes populaires seront rassemblées au même endroit : l’asile. Les philanthropes et les dames patronnesses vont exercer une tutelle pour pallier à l’absence des parents.

« en soustrayant l’enfant à sa famille, l’institution autorise le travail productif de la mère et permet l’accroissement des richesses matérielles ».

« FILS DE LABORIEUX, LABORIEUX VOUS-MEME » : le destin social

Les lois Guizot (1832) notent que l’instruction primaire, élémentaire et supérieure s’adresse aux enfants des classes laborieuses qui n’ont pas la possibilité de suivre l’enseignement coûteux des écoles secondaires ». Jusqu’à Jules Ferry (1882), l’instituteur sera choisi parmi les classes populaires, « condition qu’il assumera d’autant plus aisément qu’il en sera plus proche par ses origines sociales ».

Les enfants du peuple sont surdéterminés quant à leur destin social : « Ainsi l’école doit fonctionner telle une machine de reproduction sociale ; le processus de scolarisation doit aboutir au reclassement dans la classe d’origine, dans la « sphère naturelle »[1]

Les salles d’asiles vont rassembler jusqu’à 200 enfants dans un même local. Cela va conditionner les grands principes moraux tels que l’ordre, la discipline, la surveillance ainsi que la répartition spatiale des élèves par rangées et le mobilier.

  • L’ORDRE ET LA DISCIPLINE : les finalités de l’asile-école

L’objectif des asiles-écoles est de « civiliser les classes populaires en intervenant sur l’éducation des enfants, … en les faisant accéder au « minimum d’instruction nécessaire », de les faire sortir de la « condition misérable » et de l’ « amoralité » de leur milieu d’origine.[2]

En effet, tout au long du XIX è siècle, il y a la volonté de construire une nouvelle « race » d’hommes, forte, vigoureuse et patriote : « L’asile devra préparer des âmes saines dans un corps robuste. »[3] les médecins seront très impliqués dans ce processus.

Ainsi, les grands traités de pédagogie destinés aux instituteurs accordent une grande place au concept de l’ordre : « fondement de toute loi, la condition essentielle de toute beauté physique et morale et disent aussi que c’est « en assurant l’ordre matériel que le maître pourra établir l’ordre intellectuel et moral »[4]

L’effectif élevé des enfants et les principes de moralité, nous amène à considérer les processus de surveillance et de contrôle (dont le panoptisme est le parfait achèvement), puis à ceux de la sanction et de la punition.

  • SURVEILLANCE ET CONTRÔLE : les moyens de l’asile-école

L’instruction est fondée sur la religion catholique. Depuis le 16è siècle, l’école est l’arme d’un combat religieux qu’il faut gagner.

Un rôle essentiel est joué par le regard du maître, synonyme du regard de Dieu sur la classe.

La sémiologie (étude des signes) est aussi utilisée comme méthode pédagogique et moyen de transmission d’un savoir. L’iconologie représente les signes à assimiler, à comprendre, à reproduire. Elles prescrivent des conduites normatives.

La répartition spatiale est prévue pour que tous les élèves puissent se trouver sous le regard du maître. Cela implique aussi l’adoption d’une méthode d’enseignement uniforme et simultanée et un type de mobilier scolaire standardisé.

La punition est relative à la notion de pêché et à la faute. M. Bouillé note que « l’alchimie punitive est fondée sur la structure ternaire : caractère-faute-sanction ».

La surveillance se modifie au cours des siècles et l’auteur se demande si cela n’est pas « dû à l’intériorisation-même de la discipline rendant caduques ses manifestations expressives les plus spectaculaires, les plus ritualisées. »[5]

Les récompenses aussi disparaissent par un « déplacement qui vient les dissoudre dans les procédures et les résultats de l’examen »[6]

  • EXAMEN-SANCTION-DIPLOME : la sélection des enfants

La loi de 1882 rend obligatoire l’enseignement primaire et laïc pour les enfants des deux sexes âgés de 6 ans révolus à 13 ans selon un idéal républicain qui s’était donné pour tache de fonder la liberté en supprimant les distinctions de classes par l’éducation du peuple. Elle institue un certificat d’études primaires décerné après l’examen.

L’examen « enregistre la conformité et la non-conformité de la forme reproduite à la forme modèle ». le temps et la vitesse sont deux notions qu’il évalue. Il conditionne le niveau d’apprentissage et le passage à l’ordre supérieur.

Le premier examen est celui de l’entrée. Il règle la circulation entre le dedans et le dehors. Il classe dans la classe, marquant la place unique de chacun en fonction de son niveau, mais longtemps, « la place de chacun y répondra à sa valeur intellectuelle, son banc disait son rang » (Dupont-Ferrier)

L’examen final amène au diplôme. Il va s’associer à l’emploi et donner un sens économique et réel au rendement scolaire. Cela va procurer à l’école un rôle de préparation pour l’avenir social de l’élève et le préparer au temps de l’usine et de l’atelier. « L’administration, en grande expansion sous la troisième République pouvait montrer l’exemple de la valeur marchande de l’école en recrutant son personnel sur concours. La demande de diplôme s’intériorise comme une nécessité sociale ».

Le regard porté sur l’individu devient l’une des conditions essentielles de cet examen qui va porter tant sur les capacités intellectuelles que sur les qualités morales, la personnalité, la psychologie. Il vise à construire la notion de « capacité » et par la-même, la notion d’ « incapacité ». Il marque le partage entre ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas.

Par conséquent qu’adviendront les enfants qui auront raté leur entrée dans le système ? Qu’adviendra-t-il de ceux qui ne peuvent pas suivre le rendement scolaire, sachant qu’au XIXe siècle, les enfants sont encore largement employés dans les usines.

APPARITION DE LA PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

Dans le contexte de l’époque, il s’établit une relation de causalité entre le symptôme (l’inadaptation) et le milieu familial.

Au XIXe siècle, la pauvreté est considérée comme une misère physiologique, culturelle et morale. Elle est perçue par la psychiatrie comme source de criminalité et d’anormalité.

Tout d’abord, le courant des aliénistes parle de comportements déviants en termes de « maladies mentales ». On classe les individus selon le critère du normal et du pathologique en fonction de la notion d’écart à la moyenne : « Le langage médical applique le terme d’anormalité à tout sujet qui se sépare assez nettement de la moyenne pour constituer une anomalie pathologique ».[7]

En 1899, est créée la Société Libre pour l’Etude Psychologique de l’enfant (SLEPE).

Elle est très liée avec l’Instruction Publique. Elle va fonder scientifiquement la pédagogie et les sciences de l’éducation.

La psychologie de l’enfant conduit à la construction d’une pédagogie à partir des défauts de l’enfant. Elle va prendre en compte « l’originalité (de l’enfant) dans le mal » et la mettra en relation avec les insuffisances éducatives de la famille. Ainsi, « l’analyse de la psychologie de la classe d’âge se mue en un discours sur les classes sociales à éduquer»[8]

Les principes d « éducation du peuple » apparaissent sous les traits d’une logique de « prévoyance sociale », qui vise à moraliser, civiliser, réadapter, pour les contrôler, les classes populaires les plus éloignées du mode de vie dominant. Il y a donc une inadaptation entre la norme familiale et la norme scolaire. On va évoquer le terme d’ « anormalité » pour caractériser les enfants qui dévient de la norme scolaire.

CRÉATION D’UN ENSEIGNEMENT SPÉCIALISÉ

En 1894, le Docteur Bourneville, directeur de l’asile-école de Bicêtre, fondateur du centre médico-pédagogique de Vitry, ancien disciple de Seguin, réclame le développement des institutions spécialisées dans l’hôpital et appelle à la création de classes spéciales pour les enfnats « moins atteints », placés sous la direction de médecins spécialistes.

Des pressions sur l’école publique insistent pour que les « anormaux » et en particulier, les « instables » soient scolarisés hors des classes ordinaires. En effet, certains parents préfèrent scolariser leurs enfants dans le secteur privé par crainte ds « anormaux ». on écarte donc ceux qui ne peuvent pas suivre les apprentissages scolaires pour qu’ils ne perturbent pas le bon fonctionnement de la classe.

C’est dans ce contexte de rivalités entre école religieuse et école laïque, que l’enseignement spécialisé apparaît. Il « répond à la double nécessité de préserver l’ordre public et évite que les anormaux, « abandonnés à l’éducation de la rue » deviennent un danger social.[9] En effet, pour les scientifiques de l’époque, c’est la pauvreté qui pousse les gens à être anormaux et qui pousse au crime.

  • LA NOTION D’INTELLIGENCE COMME MODE DE CLASSIFICATION

En 1904, La ligue de l’Enseignement demande la fondation de classes spéciales et d’asiles-écoles-ateliers réservés aux « anormaux » encadrés par un corps enseignants spécialisés.

La même année, Binet dirige une commission sur l’enfance anormale. Il trace le portrait de « l’instable », qui nuit à la classe par son côté insupportable. « L’arriéré », est, en revanche « discipliné et serviable », « sa moralité n’est que de surface », « toute verbale »… dans l’idéel d’ordre et de discipline, « l’instable » et « l’arriéré » font figures de « ratés » de la pédagogie en tant que technique d’inculcation d’un modèle culturel.

Il se propose de fonder le classement des anormaux en fonction de leur destination : les « anormaux d’hospices » et les « anormaux d’écoles ». L’objectif est de perfectionner les individus en les classant par catégories dans des institutions différentes.

L’échelle métrique de Binet repose sur une conception du « sujet » et accorde une place centrale à l’intelligence. Il appréhende le « sujet pensant » par la relation dynamique qui s’établit entre le choix de ses buts et les moyens qu’il met en jeu pour y parvenir. Binet affirme que « penser, c’est constamment choisir » dans le sens où l’intelligence détermine notre adaptation à la nature et à la réalité sociale.

Il pense que « si l’on peut dire que la manière de juger l’intelligence d’une personne est d’examiner son rendement social, le rendement social de l’écolier c’est le degré auquel il assimile les connaissances de l’école. » Mais ceci se fait en fonction d’un certain contexte social où prédomine la valeur travail et l’utilité sociale.

Par conséquent, les années de retard accumulées par un enfant sont synonymes d’un mauvais rendement scolaire et sont un signe d’anormalité. Ainsi, celui qui ne peut pas accéder à l’instruction intellectuelle sera dédié aux travaux manuels. Car selon Binet, le développement de l’éducation spéciale doit être soumis lui aussi aux critères de l’utilité sociale en ayant pour tâche de préparer l’insertion des individus dans le monde du travail.

Donc, les « débiles » et certains « imbéciles » sont orientés vers les classes de perfectionnement ; les « idiots » et les « imbéciles » qui paraissent moins perfectibles resteront à l’asile.

Pour les auteurs, « le classement des individus qui résulte de ces tests n’aboutit qu’à les ordonner selon le degré de conformisme qui les relie aux normes socio-culturelles de référence, d’où la concordance parfaire qui s’établit entre les résultats aux tests et ceux que donnent par ailleurs l’examen pédagogique des anormaux d’écoles.[10]

De plus, cela fait ressortir de manière accentuée les différences culturelles entre groupes sociaux préexistant à l’éducation scolaire. Cela renvoie à l’idée d’inégalités naturelles de l’intelligence déterminée par le milieu familial. Puisque le sujet est devenu laïc, sa place dans la société n’est pas un héritage de droit divin mais une marque d’intelligence.

ENTRE 1909 ET 1944 : LA PÉRIODE DU GRAND SOMMEIL

L’enseignement primaire a pour objectif de scolariser les enfants du peuple jusqu’à douze ans, puis quatorze ans pour les préparer à l’entrée dans la production. La finalité est l’obtention du certificat d’études primaires.

Les classes de perfectionnement sont crées en 1909, elles accueillent les « fauteurs de troubles », les indisciplinés et les débiles sans distinction. Ce sont des classes « fourre-tout » qui rassemblent les enfants, en majorité issus des milieux ouvriers, qui sont exclus du système scolaire. L’image qu’elles acquièrent ne facilite pas leur extension.

Cette période marque le changement du champ médical : l’avènement de la psychiatrie et de la « médecine moderne ».

LA PSYCHIATRIE ET LA « MÉDECINE SOCIALE MODERNE »

Elle s’oppose à la notion curable/incurable et met en œuvre le dépistage, l prévention et la rééducation en suggérant que la guérison n’est plus l’unique finalité.

Elle instaure un nouveau dispositif public de santé mentale développé hors du cadre asilaire ou de la psychiatrie privée. Le dispensaire devient la nouvelle structure de la pratique médicale.

Le premier congrès de neuropsychiatrie infantile a lieu en 1937. La pédopsychiatrie voit le jour et met en place des pédopsychiatres, dénommés « techniciens ».

Le docteur Lagache élabore une nouvelle « Nomenclature et classification des jeunes inadaptés », diffusée en 1944. Elle servira de modèle de classement des jeunes en mettant en relation le type de trouble et la nature de la prise en charge, c’est-à-dire qu’il vise à organiser l’orientation des individus dépistés dans le réseau institutionnel.

Le docteur Guillant, ensuite, élabore un programme de dépistage systématique au sein de l’école.

LA PÉRIODE DE L’APRÈS-GUERRE

Suite à la seconde guerre mondiale, il y a la phase de reconstruction et le discours scientifique est influencé par le contexte socio-économique. Et c’est, à nouveau, l’idée de prévoyance qui apparait avec la reconstruction du champ médical opéré entre les deux guerres. Le discours sur le problème de l »enfance anormale » est remplacé par des campagnes en faveur de l’ « enfance inadaptée ».

L’enseignement spécialisé connait sa première phase de développement généralisé en même temps que se constitue un changement institutionnel de l’enfance inadaptée.

Les « spécialistes » prennent en compte le milieu de vie populaire comme facteur de délinquance. Les institutions auront un rôle de « prévoyance sociale » contre la « délinquance juvénile ».

Les pédopsychiatres s’engagent avec l’Éducation Nationale » en ce qui concerne les « inadaptations scolaires » dans un travail de dépistage systématique des débiles légers et en appuyant leurs efforts sur la construction des classes de perfectionnement.

La notion d’inadaptation scolaire s’est élargie. Elle ne se limite plus aux seuls échecs scolaires massifs dans les apprentissages mais aux indisciplines les plus fortes. En ce qui concerne la débilité légère, elle est cernée en dehors de l’échec scolaire.

LA CRÉATION DU PREMIER CENTRE MÉDICO-PSYCHO-PÉDAGOGIQUE

E. Burgière[11], dans un article qui s’intitule « Pour une histoire des centres médico-psycho-pédagogiques », s’appuie sur les travaux de J. Donzelot qui explique la logique de création et d’évolution des CMPP. Selon lui, il y a deux temps forts qui marquent cette histoire :

Tout d’abord, la création, en 1946 du premier centre médico-pédagogique, celui de Claude Bernard, peut passer pour l’archétype de l’institution. Un modèle à partir duquel se sont définies les « formes de diffusion psychanalytique ». Ensuite le boom démographique scolaire des années 50, les réformes scolaires qui le suivent dès le début des années 60, entraînent un resserrement des liens entre CMPP, école et familles.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les classes aisées constitueront la clientèle majeure et l’un des premiers utilisateurs de cette institution.

Une perspective d’intervention sur des formes mineures d’inadaptation s’ébauche sur l’initiative de Georges Mauco, psychanalyste et secrétaire du Haut Comité de la Population et de la famille.

Quatre psychanalystes, G Mauco, les docteurs berge et Favez-Boutonnier et Dolto sont à l’initiative du premier centre psychopédagogique financé par le Ministère de l’Education Nationale.

Alors que la psychologie pose son regard sur la personnalité de la personne, les analystes préfèrent l’écoute de la souffrance du sujet pour redonner sens à ses actes. Ils considèrent l’inadaptation comme un symptôme des difficultés relationnelles qu’il convient de dénouer. Ils se basent sur la dimension de l’inconscient et sur la notion de structure inhérente à un sujet.

A partir des années 60, les résultats scolaires commencent à compter énormément pour la destinée professionnelle des enfants. Il semble nécessaire aux parents de chercher hors du cadre scolaire et hors du carre familial, des moyens de lutter contre l’échec scolaire.

bientôt la suite

Béatrice Constantin-Mora, Extrait du mémoire “Histoires-Devoirs”pour le DE d’éducatrice spécialisée , 1997

[1] M. BOUILLE, « L’école : histoire d’une utopie ? Rivages-Histoire p 29

[2] « Un siècle d’échec scolaire » Pinell et Zafiropoulos 1983 p 23

[3] Op cit p 34

[4] Op cit p 103

[5] Op cit p 89

[6] Op cit p 89

[7] « Les enfants anormaux » Binet et Simon p 7, cité dans « Un siècle d’échec scolaire », p 38

[8] « Un siècle d’échec scolaire », p 38

[9] Op ci, p 43

[10] Op cit , p53

[11] Intégration ou marginalisation ? CRESAS Chapitre 5, p135

histoire d’une utopie ? Rivages-Histoire p 29

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